Mon entretien exclusif pour Caritas
Propos recueillis par Léon Pierre Durin
« La Femme sous le regard de Dieu est radicalement libre et aimée »
Caritas : Chère Véronique, tout d’abord, merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à nos questions. Juive convertie au catholicisme, pouvez-vous en quelques mots, nous raconter votre conversion ? Votre passage d’une vie mondaine à l’amour du Christ ?
Me définir comme « juive » avant ma conversion serait inexact. Dans l’Ancien Testament, il est question du peuple de l’Alliance — ce territoire spirituel de l’attente — et non d’une identité raciale ou territoriale. Le terme « juif » n’apparaît qu’au moment de la Passion pour désigner le refus de la messianité du Christ. Or moi, j’ai toujours aimé Jésus. Le baptême ne fut pas une rupture, mais la floraison d’un bourgeon qui contenait déjà, en substance, tout l’Évangile.
Le seigneur m’a donné rendez-vous sur une plage d’Antibes, à l’âge de trois ans à travers les paroles d’une enfant de mon âge : « Crois en Jésus, sinon les robots t’emporteront. » Cette phrase était prophétique et rejoint une vérité biblique profonde, celle du Psaume 115 qui dit des idoles : “Elles ont des yeux et ne voient pas, elles ont des oreilles et n’entendent pas.” Jésus lui-même reprend ces mots en s’adressant aux hommes. Le véritable robot — bouc émissaire de nos terreurs modernes — n’est pas la machine ou l’IA, mais l’humain désertant son humanité, sa vocation d’icône de Dieu, pour devenir un robot exterminateur, un administrateur de mort, muet, aveugle et sourd à l’empathie.
Le Songe Fondateur
Enfant, j’ai eu soif d’un amour inconditionnel, qui pour moi, avait le visage du Crucifié ; je savais que toute vérité est crucifiée, tout amour aussi… D’appel en appel, la Parole de Dieu s’est scellée dans mon cœur, lors d’un songe fondateur : Je suis sur une place, ensevelie sous un épais suaire noir, entourée d’hommes qui veulent ma mort. Je m’échappe de ce cercle maléfique, je courre vers une cathédrale dont les portes s’ouvrent miraculeusement. À l’intérieur, l’architecture minérale bat comme un cœur : c’est le Cœur du Christ. Je lève les yeux vers Lui, Ses bras sont ouverts sur une croix infinie. Soudain, Ses bras se détachent de la croix et me tiennent en joug. Il m’ordonne: « Que ton cœur de pierre devienne un cœur de chair. » Aussitôt, Ses mains transpercées libèrent deux épées de lumière qui traversent la nef et transpercent mon cœur.
Marie, Le Rempart de la Grâce
Pourquoi moi ? Je ne fréquentais pas les églises. Pourtant, le visage de la Vierge Marie a tissé un rempart de tendresse autour de moi. Son image m’a suivie partout… Dans mon studio d’adolescente, sur le vide des murs blancs, elle représentait l’innocence inviolée. Alors que ma chair d’enfant avait été profanée, je m’accrochais à Marie comme à un territoire vierge, une terre habitée par l’éternité, là où mon propre corps me semblait un tombeau. Son sein était le jardin de la Genèse où Dieu se promène à la brise du soir.
Le Pain de Vie
Ma vie fut d’abord désordonnée mais jamais mondaine, peuplée de marginaux et d’exclus — cette « armée de bras cassés » que Jésus invite à sa table. Le basculement définitif s’est produit après le deuil de ma mère. Quelques jours avant son agonie, elle pleurait comme une petite fille en appelant « Marie, Maman Marie », elle n’en finissait pas de gémir, ce nom sur ses lèvres assoiffées -c’était le prénom de sa mère, mais j’y ai vu un signe- Et puis, À l’instant de sa mort, à l’aube qui suivit le 15 août, un parfum de pain chaud a soudain flotté dans la chambre d’hôpital. Il n’y avait ni boulangerie, ni four, à proximité. J’ai appris plus tard que Bethléem signifie « la maison du Pain »… Le Pain de Vie l’avait accueillie.
Et ce “Pain de La Vie” m’attendait, moi aussi… Conduite à l’église Saint-Gervais par un homme passionnément aimé, j’y ai enfin reçu le baptême la nuit de la Vigile Pascale, le 7 avril 2012. Mon cœur de chair était enfin né. Et pour la première fois, il battit dans la joie. »
Caritas : Vous avez dit dans un entretien, que votre mère « adorait Simone de Beauvoir et citait toujours : “On ne naît pas femme, on le devient” ». Enfant, cette phrase, dîtes-vous, vous « agaçait ». Comment expliquez-vous votre agacement ? Que représente pour vous le féminisme : une libération, un esclavage ou une impasse idéologique ?
Ma mère avait des goûts d’une liberté totale ; dans sa bibliothèque, Simone de Beauvoir côtoyait Mauriac, Péguy ou Claudel, tandis que Léon Bloy dialoguait avec Céline, Brasillach ou Pierre Louÿs. Si elle citait cette phrase — « On ne naît pas femme, on le devient » — c’était l’engouement d’une femme s’étant battue pour s’extraire d’un milieu pauvre et accéder à cette culture. Pour moi, elle avait le visage d’une amazone, croquant la vie à pleine bouche, fuyant des traditions qu’elle jugeait aliénantes ou « mièvres ».
Pourtant, déjà, pour l’enfant que j’étais, la tradition n’était pas une prison, mais la transmission d’une mémoire vive. Si la femme est égale en droits à l’homme, elle possède surtout un droit à l’altérité. Je revendique ce privilège de la sensibilité, cette puissance ultime d’abriter, de donner et de bercer la vie, spirituelle et charnelle. Dans la famille, lieu de cette transmission, la femme ne se construit pas en compétition ou par mimétisme avec l’homme, mais en communion. Sentinelle de l’invisible, elle est le sanctuaire de la vie, en écho au « oui » de Marie de l’Annonciation à la Croix.
Le féminisme extrême, quant à lui, est un masque trompeur. Il occulte une idéologie eugéniste et mortifère au service d’un ordre supranational qui noyaute la mémoire et brise tout ce qui tisse l’humain. La communion devient rivalité. Le lieu de la conception — consacré par Dieu depuis que le Verbe a tissé Sa chair dans celle de Marie — est profané ; il devient, selon le mot abominable de Pierre Bergé, un simple « bras d’ouvrier » : « On loue bien ses bras pour travailler à l’usine, pourquoi ne pourrait-on pas louer son ventre ? » La chair féminine, colonisée par les marchands du temple de nos corps, risque de n’être plus qu’un tombeau industriel où l’on codifie le vivant.
Face à cette industrialisation de la vie de la conception à la mort, la femme demeure la gardienne de la grâce. Par son « oui », Marie a ouvert les portes de la Rédemption, traçant dans l’espace et le temps la voie royale vers l’éternité.
Caritas : À l’opposé de la femme ‘libérée’ par le féminisme, vous défendez une vision catholique de la femme, qui « sous le regard de Dieu est radicalement libre et aimée », d’un christianisme qui a donné ses lettres de noblesse à la femme. Quel sens donnez-vous à vos mots à contre-courant de la bien pensance ?
J’ignore la « bien-pensance » qui ne pense plus et pervertit les mots. Ce glissement sémantique a métastasé nos âmes, mais il existe un lieu irréductible à toute colonisation : le Verbe de Dieu. Et ce Verbe nous dit : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. »
Lorsqu’Il parle ainsi, le Christ ne vise pas seulement le Décalogue, Il vient restaurer la communion originelle. Aux Pharisiens, Il rappelle le dessein de la Genèse : l’homme et la femme ne forment qu’une seule chair. Par ce mot, Il sanctifie la femme comme chair de la chair de l’homme, tirée de son côté pour être cœur de son cœur.— son vis-à-vis sacré. Cette chair n’est pas une marchandise malléable, elle est le sanctuaire où le Verbe a pris corps. En profanant le ventre de la femme par l’industrie, on s’attaque à l’Incarnation même.
Cette communion consacrée par Dieu est la seule vraie nouveauté. Il scelle une alliance que nul ne peut désunir. Elle ennoblit l’homme autant que la femme. Le Christ est venu briser les chaînes archaïques qui faisaient des femmes, des esclaves, des « greniers à soldats » ou des butins de guerre. Notre modernité, paradoxalement, revient à cet archaïsme en rentabilisant le ventre des femmes, en sérialisant leur corps. Satan défigure, Dieu en visage.
Il envisage Eve, la Femme originelle, nommée par Lui « Mère des vivants » malgré la chute. Elle préfigure l’Eve Nouvelle, Marie, tissée de grâce, Mère de l’Eglise de la terre et du ciel. Et, Le combat ultime contre les empires du mal est mené par Elle qui écrasera de son joli petit pied la tête du serpent de la méconnaissance. Et de l’anti-naissance. Cette victoire est annoncée par Dieu juste après la Chute, dès le Livre de la Génèse et accomplie dans celui de l’Apocalypse.
Pensons à sainte Marie-Madeleine, l’Apôtre des Apôtres, la première à avoir vu le Ressuscité au Jardin d’une nouvelle aurore. Pensons à cette couronne de vierges, de martyres et de fondatrices qui ont édifié, du sang de leur foi et du chant de leur âme, la cathédrale de l’humanité — car « catholique » signifie universel. Pensons à Sainte Bathilde abolissant l’esclavage, à Sainte Geneviève protégeant Paris d’Attila, ou à Sainte Jeanne d’Arc orientant la France vers le soleil du Cœur du Christ.
Voilà ma lignée. Ma liberté n’est pas une revendication, elle est un héritage sacré. Car cette descendance n’est pas celle du sang ou de la race, mais celle de l’Esprit ; une descendance spirituelle née du “oui” de Marie, qui fait de nous les héritiers d’une promesse éternelle.
Caritas : Vous avez pris position en faveur du voile en affirmant qu’il est avant tout une tradition chrétienne et signe de féminité. Pourquoi ?
Le voile dérange, le voile obsède, car il dévoile ce que le laïcisme — cette religion du matérialisme radical — veut arracher de nos mémoires et de nos cités : le sacré. Les années 60-70 ont cru «libérer» la femme en lui arrachant son voile, mais elles n’ont fait qu’abattre la cloison du sanctuaire pour livrer la féminité au voyeurisme marchand. Ce que le monde moderne appelle une humiliation était en réalité un privilège : celui de n’appartenir qu’à Dieu.
Car le voile ne masque pas. Il dévoile Dieu. Il est le signe d’un seuil, celui de l’entrée dans la transcendance, ce que notre civilisation utilitariste redoute le plus. Il trace la frontière entre le visible et l’invisible, le profane et le sacré, l’extérieur et l’intérieur. Il protège une féminité irréductible et inviolable parce qu’elle est consacrée. Il signe ce qui échappe à l’exigence d’une fausse transparence, ce voyeurisme de marchands soupesant les corps comme des maquignons leur cheptel.
Le voile est le contraire de la soumission : il est symbole, au sens originel du sym-ballein — ce qui relie — par opposition au dia-ballein, ce qui divise et se jette en travers. Il tresse la couture sacrée du monde, là où le diable cherche la déchirure. Il est l’écho de la tunique sans couture du Christ, cette unité de la chair et de l’esprit, indivisible. Celui qui l’a théorisé n’est pas le prophète de l’Islam, c’est Saint Paul, et c’est explicite. Rappelons que dans les sociétés préchrétiennes, le voile désignait la femme libre, par opposition à l’esclave.
Si le voile perturbe autant les représentants de commerce d’une modernité moribonde, c’est qu’il est un éclat de rire à la face masquée de ceux qui voudraient réduire la femme à une coquille vide, la spolier de son mystère et de son innocence. Il est l’étendard d’une femme qui ne se laisse pas sérialiser, mais se reçoit, tabernacle du vivant, sanctuaire de la Rencontre, au seuil de l’invisible. Pour une civilisation qui codifie la chair et comptabilise nos vies, le voile est le signe visible de la résistance ultime.
Caritas : Quelles sont les grandes figures de femmes françaises que vous chérissez ?
La figure française que je chéris au-delà de tout est, sans hésitation, Sainte Jeanne d’Arc. Elle porte mon deuxième prénom et habite mon âme depuis l’enfance, non comme un personnage historique, mais comme une figure profondément mystique.
Jeanne a vécu, à sa mesure de simple bergère, une forme d’« Annonciation » qui fait écho à celle de la Vierge. Bien sûr, Marie est l’unique, la seule créature sans péché, mais Jeanne est celle qui, parmi les saintes, a reçu cette visitation de l’Archange Saint-Michel lui annonçant sa vocation, tissée aux lettres de son prénom : « Dieu fait grâce ». Sa mission n’était pas une simple opération militaire, mais un enfantement spirituel : la rédemption de la France alors que tout semblait perdu. Par son « oui », Jeanne ne libère pas seulement un territoire, elle réoriente la Patrie sous le soleil du Cœur du Roi du Ciel.
Cette maternité spirituelle est allée jusqu’au témoignage du sang. On raconte qu’après le bûcher, le bourreau retrouva dans les cendres refroidies son cœur battant et ses entrailles encore toutes vives de son sang. Ce « fruit de ses entrailles », c’était la France qu’elle venait d’enfanter à nouveau. La mort n’a pas pu consumer ce qui, en elle, était devenu le tabernacle de la nation.
Sa pureté est celle d’un cristal. Elle qui n’a jamais donné la mort, elle disait : « Ma bannière était blanche. Dessus, il y avait écrit Jésus Marie. Ma bannière, je l’aimais mille fois plus que mon épée. » Cette bannière était l’étendard de la foi d’une jeune fille à l’apparence fragile, mais capable de soulever les montagnes pour une seule fin : la Royauté du Christ.
Le sommet de son épopée est la « triple donation » : elle demande au Roi de se dessaisir de sa couronne pour la lui confier, afin de la déposer aussitôt sur le Cœur du Roi du Ciel. Par ce geste, elle consacre la France dans sa vocation de fille de Dieu. Elle nous rappelle que notre patrie est l’héritière
d’une lignée spirituelle ininterrompue, depuis les premiers apôtres et le Primat des Gaules, Saint Irénée de Lyon— lui même disciple de saint Polycarpe qui fut le disciple direct de Saint Jean — jusqu’au baptême de Clovis. Jeanne est la gardienne de ce fil d’or qui relie la France, via l’Apôtre bien-aimé, à l’éternité.
Caritas : Que souhaiteriez-vous dire aux jeunes filles et jeunes femmes d’aujourd’hui, qui sont touchées par la conception ‘égalitariste’ des sexes, la révolution arc-en-ciel, l’avortement, la GPA, la PMA, pratiques qui détestent la vie, le sacré et finalement la femme ?
Je leur dirai que tous ces acronymes — GPA, PMA, IMG, IVG — sont les chevaux de Troie d’un transhumanisme qui veut traverser la condition humaine sans jamais l’habiter. À cette fuite en avant, j’oppose la Transfiguration chrétienne : elle est la grâce de Dieu qui fait de notre chair, Sa demeure et de notre cœur, Sa crèche.
Lucifer, maître des lumières artificielles, cible la conception de la femme parce qu’elle est le lieu où le Verbe éternel s’est incarné. Depuis que Dieu a pris chair de la chair de Marie, la femme porte en elle une féminité irréductible car inviolable. Elle est devenue l’obstacle majeur à la déshumanisation. Son ultime rempart. Pour remplacer l’humanité par un ordre eugéniste et totalitaire, la modernité cherche à briser d’abord ce sanctuaire.
Mais je leur rappelle cette promesse : c’est la Femme, comme il est dit dans la Genèse et repris dans l’Apocalypse, qui écrasera la tête du serpent. C’est Marie qui abrite en sa chair le « Code Source », le Verbe éternel qui tisse toute vie.
Votre vocation n’est pas d’être les jouets esclaves des marchands. Ne soyez pas les administratrices de la mort, mais les gardiennes du mystère. Reflétez Sa lumière contre l’illusion des codes artificiels qui tissent le mensonge de ce monde qu’ils disent nouveau mais qui est, selon le mot de Charette, « vieux comme le diable ». L’unique révolution n’est pas la révolution arc-en-ciel, mais l’arc-en-ciel de l’Alliance entre Dieu et l’humanité, accomplie dans l’Eucharistie.
Caritas : Pour conclure, compte-tenu de votre grande dévotion envers Notre Dame de Lourdes, pouvez-vous nous dire comment Elle vous guide dans votre « féminisme traditionnel » ?
« Ma dévotion est une, car Marie est unique. Ses apparitions sont les étoiles d’une même constellation dont Lourdes est le cœur battant. Car c’est là qu’Elle a dévoilé à sainte Bernadette son Nom : Elle n’a pas dit “je suis immaculée”, mais “Je suis l’Immaculée Conception”. En révélant son nom, Elle révèle sa substance et son essence. Elle est, comme l’enseignait saint Maximilien Kolbe, « l’Épouse de l’Esprit Saint »— l’Épouse de l’Amour. Marie est ce jardin inviolé de l’humanité, la Nouvelle Ève. Elle ne représente pas un passé révolu, mais la promesse accomplie d’une humanité déjà transfigurée et ressuscitée par la Grâce.
Mon « féminisme traditionnel » puise sa source dans ce Oui absolu. Ce n’est pas une soumission, mais l’acte de liberté le plus pur : le « Fiat » accueille l’Incarnation du Verbe, et nous ouvre les portes de la Rédemption. Marie nous montre que la dignité de la femme ne réside pas dans la conquête du pouvoir, mais dans cette capacité divine d’être le lieu de l’accueil et de la vie. Elle est l’ancre de mon existence, en Elle, la féminité retrouve sa royauté originelle : être le tabernacle de l’éternité au milieu du temps.
Caritas : Chère Véronique, merci beaucoup d’avoir répondu avec autant de sincérité à nos questions !
Entretien réalisé pour Caritas par Léon Pierre Durin. Paroles de Véronique Lévy
Et pour ceux qui veulent lire l’article directement sur Caritas, faites dérouler le PDF👇



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