Monsieur Guillaume Lacroix
Votre tweet du 17 juillet me prenant pour cible à la suite de ma lettre ouverte aux sages du Conseil constitutionnel relative au projet de loi sur l’accompagnement des malades et de la fin de vie, appelle une mise au point urgente.
Vos outrances verbales ne sauraient masquer le sophisme de votre argumentation.
En me stigmatisant d’« intégriste religieuse », de « fiéfée menteuse » et d’« ennemie du genre humain », vous commettez un triple contresens, et vous vous engagez sur une pente extrêmement glissante.
Monsieur, vous parlez à ma place et me prêtez vos mots ? Je n’ai jamais écrit sur l’euthanasie qu’elle était « sacrilège ». Cette caricature trahit votre impuissance à débattre
Quiconque prend la peine de lire ma lettre découvrira que mon élan renverse les clivages confessionnels, éthiques ou philosophiques.
Je le précise d’emblée : elle n’obéit à aucun dogme. Je m’adresse ici, par-delà les frontières et la Nuit, à tous mes frères humains, qu’ils soient athées, croyants ou agnostiques.
Vous voyez, le cœur humain est un peu plus complexe que vos slogans contre-politiques.
En excluant du « genre humain » quiconque refuse la programmation de la mort, vous ne débattez pas : vous excommuniez. Vous réduisez une opposition existentielle, humaniste et spirituelle à un prétendu « intégrisme » pour mieux esquiver le fond. Cette sémantique de l’exclusion corrompt le débat public en jetant l’anathème sur des millions de consciences — croyantes ou non — qui s’opposent à l’avènement d’une thanatocratie.
Le mensonge et le contresens sont de votre côté. Je ne me situe pas sur le terrain du jugement moral ou de l’intime, face à la fin de vie — qui suis-je pour juger la détresse de celui qui veut mourir lorsque la souffrance est réfractaire à tout traitement ? Je l’écris noir sur blanc : c’est le prologue même de ma lettre, je comprends ce vertige.
D’ailleurs, au plus fort de l’agonie de sa tuberculose, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte-Face elle-même avouait qu’elle comprenait le désir de mort, tant la douleur brise.
Ma propre mère a connu cet abîme, elle suppliait le silence après un long acharnement clinique. Elle est partie au lever de l’aube, sur un éclat de soleil. C’était en plein coeur de l’été, un quinze août. C’était hier.
Je ne souhaite la souffrance à personne. Je hais l’apologie de la douleur. La caricature habituelle consiste à faire de nous ses suppôts : la souffrance ou la mort. C’est un mensonge.
Le véritable humanisme réclame la liberté et l’égalité absolue de tous face aux antidouleurs. L’urgence démocratique et sociale est de généraliser l’accès à des soins palliatifs dignes de ce nom pour chaque citoyen, quels que soient sa confession ou son niveau social.
Or le débat est profondément biaisé tant que les Français n’ont pas cet accès universel aux analgésiques.
L’hypocrisie de notre système s’est inscrite dès 2015, avec les dérives de la loi Claeys.
Ce n’est pas la « sédation profonde et continue » qui tue, mais la privation d’hydratation. On a requalifié ce geste originel d’humanité — en un simple « traitement » que l’on peut suspendre. Ce glissement sémantique est un tour de passe-passe comptable. La sédation devient alors le voile d’une mort programmée par la soif, dictée par l’optimisation budgétaire.
Face à l’hypocrisie de cette barbarie rentable, les partisans de l’euthanasie promettent la délivrance d’un simple « coup de seringue ». Mais c’est oublier la réalité crue des ratages cliniques : en Belgique, Alexina Wattiez est morte étouffée sous un coussin après une sédation ratée à domicile — un cas documenté par la presse, où l’absence de produits adaptés ou de gestes maîtrisés a provoqué agonie, hallucinations et étouffement.
En écartant les médecins du protocole — au point que le Conseil de l’Ordre s’y oppose —, ce projet multiplie, ironiquement, les risques de souffrances atroces, lors de l’injection.
Votre projet de loi supprime l’obligation de témoins indépendants et de demandes écrites systématiques, créant une opacité totale qui pourrait couvrir des erreurs médicales ou les pressions de la cupidité de proches.
Les coulisses économiques ne sont pas un fantasme. D’un côté, le budget annuel alloué aux structures de soins palliatifs représente 1,4 milliard d’euros ; de l’autre, l’étude de la Fondapol publiée en 2025 évalue à 1,4 milliard d’euros les économies potentielles générées, à terme, par la légalisation de l’aide à mourir.
Derrière cette glaçante logique comptable, la Fondapol elle-même tire le signal d’alarme : livrer des êtres vulnérables à une telle rentabilité nous expose à une dérive eugéniste.
C’est le visage d’un capitalisme libéral transnational qui pourrait basculer dans un collectivisme totalitaire : une véritable technocratie, ou plutôt une thanatocratie, qui n’envisagerait plus l’humain comme une conscience mais le gèrerait comme une donnée spéculative .
Dans cette logique de flux financiers, le patient vulnérable cesse d’être accompagné ; s’il pèse sur le budget, il doit être fluidifié, soldé. Sans verrous, cette froide gestion vampirise l’humain; et le prélèvement d’organes — pourtant si noble lorsqu’il est clairement consenti — se transformerait en un conflit d’intérêts majeur, gérant les corps comme un stock de greffons disponibles.
Si un régime totalitaire s’emparait demain d’un tel outil juridique privé de garde-fous, les conséquences seraient vertigineuses. La violence de vos propres mots à mon encontre illustre déjà ce risque de bascule.
En désignant vos opposants comme des « ennemis du genre humain », vous employez une sémantique d’excommunion de l’espace et de l’espèce humaine historiquement redoutable.
C’est la mécanique archaïque du bouc émissaire mise à nu par René Girard : celui que l’on expulse hors des frontières de la cité et de l’humanité, pour être voué à l’extermination.
L’intégrisme n’est ironiquement pas là où vous le dénoncez, mais bien dans cette impuissance à tolérer qu’une critique tout simplement humaine, vienne mettre en doute votre catéchisme contre-politique.
La laïcité et le débat républicain méritent mieux que vos caricatures. Je vous invite à lire ma lettre aux sages, que je joins ici, plutôt qu’à la fantasmer.
Véronique Lévy



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