Lettre au Cardinal Fernandez

par | 5 Mai 2023 | Eglise

Psaume des périphéries

Cher cardinal

C’est en pleine communion avec l’Église que je prends la parole.

« Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur », nous dit Jésus.

Mon cœur, c’est l’Hostie qui bat au chœur de tous les tabernacles.

Elle traverse les frontières, elle renverse les murs qu´érige la peur — la peur de l’étranger et du lépreux, quel qu’il soit.

Les nouveaux lépreux, d’ailleurs, n’ont plus le même visage.

Berceau

J’ai été appelée à la cathédrale Notre-Dame de Paris par le cardinal André XXIII, le 23 février 2012.

Quarante jours plus tard, après le désert de l’attente amoureuse, j’ai été baptisée, la nuit des Vigiles Pascales à l’église Saint-Gervais-saint Protais, par le père Pierre-Marie Delfieux.

C’est en cette nuit du Feu Nouveau que j’ai reçu l’onction, et communié pour la toute première fois, au Corps et au Sang du Seigneur.

Aux pieds du vitrail de la Jérusalem céleste surplombant la nef, j’attendais, cœur battant, de m’élancer et de glisser jusqu’au chœur immaculé de Marie, où sous l’Hostie diaphane, bat le Sacré-Cœur.
Du Verbe fait chair.

J’ai été nourrie à la théologie des Pères de l’Église, des anachorètes et des pères du désert, de la mystique rhénane, des sermons de Bossuet et de sainte Catherine de Sienne. J’ai ouvert, porte après porte, les châteaux intérieurs de sainte Thérèse d’Avila, jusqu’à la main tendue de Madeleine Delbrêl aux douleurs des exclus, des petits et des humbles.

J’ai toujours cru que Dieu allait chercher la brebis perdue par-delà les routes balisées, par-delà l’obéissance, par-delà la désobéissance même.

Dans les interstices du monde, dans ses zones dévastées, il va la chercher.

Peu importe son visage.

Même si son cœur s´est empierré dans l’orgueil, Dieu arrachera ce cœur pour y placer un cœur de chair.

Vous le savez, Très Saint-Père, et vous l’avez souvent dit : l’Église est une mère qui accueille ses enfants, même ceux qui ont renié.

Mais la brebis perdue n’est pas toujours le bon larron, le marginal ou le paumé de l’aube.

Le baiser au lépreux

Ce qui m’a conduite au Christ, c’est l’absence — la faille ouverte.

C’est le droit et le devoir d’être vivant parmi les morts.

Oser prendre le risque de l’amour.

La jeune fille Violaine, dans L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel, embrasse le visage défiguré du lépreux.
Et elle est exclue.
À la périphérie de l’humanité.

Dénoncée par Mara, sa sœur.

Aveugle, elle porta cette nuit-là jusque dans sa chair putréfiée. Et pourtant, c’est du fond de cette nuit obscure qu’elle aimait Dieu, qu’elle L’adorait, qu’elle L’écoutait.

Et elle ressuscita l’enfant mort-né de la sœur qui l’avait trahie : la petite Aubaine… Alors, les yeux de l’enfant s’ouvrirent sur l’azur pâle de l’aube. Ses yeux étaient bleus,

Violaine s’éteignit et l’aurore s’éleva.

Les cloches à la volée chantaient le Gloria des Anges.

Noël.

L’Incarnation du Verbe.

L’éternité ouvrit la nuit et son voile de neige.

Le miracle chanta la Gloire de Dieu par les pleurs d’un nouveau-né.

L’Église des périphéries

Ce visage de la jeune fille Violaine m’a hantée, et c’est elle que j’ai voulu rejoindre.

Celui de saint Louis aussi, lavant les pieds des pauvres de son royaume, guérissant les plaies suppurantes des lépreux, à genoux, à l’image de son Maître, son Seigneur et son Dieu.

Il marchait pieds nus sur les routes de son royaume, les yeux fixés vers le Royaume qui n’est pas de ce monde, mais le porte afin qu’il ne s’efface pas tout à fait dans la Nuit.

C’est cette Église que j’ai voulu rejoindre : le Corps des chairs et des âmes blessées.

Cette Église qui n’est pas une ONG, mais un Chœur et un Cœur
Offrant ce qu’aucun hôpital ne peut offrir : le Pardon

Miséricorde — au-delà de tout don.

Et cette Église, telle une arche de l’Apocalypse, vogue sur les eaux de tous les déluges.

Elle vogue sur les abîmes de l’inhumanité, de la post-humanité et de la hors-humanité.

Elle tend le Corps du Christ.

Elle est Son Corps mystique, icône spirituelle du cœur de chair qui L’a porté, Lui, Verbe éternel,
Lumière née de la Lumière au secret de l’indivisible Trinité :
Communion du Principe, de l’Acte Pur et de l’Amour qui Les unit.

L’Église tend l’Hostie diaphane aux innocents, mais aux coupables ; aux victimes, mais aux bourreaux ; aux doux, mais aux rebelles — afin qu’ils pleurent et convertissent leurs cœurs.

Elle ouvre l’espace de sa tente jusqu’aux périphéries les plus lointaines, les plus désespérées,

Et oubliées.

Elle ouvre les bras aux quatre horizons, hors des frontières eucharistiques, hors de la communion même.

Ex-terminare

Je m’appelle Véronique. La Sainte Face remonte de l’ombre, tissée aux lettres de mon prénom, et Elle m’appelle , dans les visages des proscrits, des incompris …. Je me tiens là, au seuil. Au seuil de l’étymologie initiale : ex-terminare — jeter hors des limites.

Et je retire mon voile pour effacer les larmes de ceux qui sont exclus. Effacés du corps que l’on protège : une patrie, une famille, un territoire.

Parfois, ce corps est l’espace de l’humanité commune, et toute entière.
L’espace de l’universalité.

Pourtant indivisible.

Exterminer, c’est chasser hors de ce qui circonscrit ce corps, ce qui le dessine, le borde, l’étreint, l’enserre. Dans son ultime violence, C’est l’acte d’arrachement à l’espace historique et à l’Espèce humaine.

Préambule des litanies génocidaires : de la conquête du Nouveau Monde et de l’extermination des Indiens, jusqu’aux massacres industriels de masse du XXe et XXIe siècle, dont la mémoire nous hante encore. De l’esclavage et de toutes les colonisations de la terre, du sang et des chairs.

Je me tiens là, au seuil de cette étymologie.

Exterminer, c’est chasser hors des frontières d’un corps, hors des frontières d’une communion.

L’excommunication est-elle une ex-termination ?

Je laisse, Très Saint-Père, la question ouverte, telle une blessure dont l’hémorragie ne cesse de nous supplier.

Dans un même corps, aucun organe n’est sans noblesse

Vous qui prônez l’inclusion des différences, des altérités — pourquoi n’acceptez-vous donc pas celles-ci ?

Le scandale de la désobéissance est-il une rébellion ? Ou plutôt, le désir de reconnaissance du frère aîné, qui se croit plus légitime que le cadet. Ce cadet, dont l’infidélité fut le naufrage de son humanité, puisque l’Évangile nous dit qu’il partageait la nourriture des porcs, et ne revint que parce qu’il avait faim. Par intérêt.

Sa chair, son ventre criaient, avant tout désir ou prière de pardon et de miséricorde.

La fraternité excommuniée, tel le frère aîné des Évangiles, revendique le droit d’aînesse, l’exclusivité de la fidélité. Elle se dresse, douloureuse, telle une épine plantée dans le Cœur de l’Église.

N’est-elle pas aussi comme un veilleur, un barbelé ceignant au chœur, le Sacré-Cœur ?

Pourtant, contrairement au fils cadet, elle supplie un rendez-vous avec son père. Et ses suppliques furent ignorées.

Ils sont, dans la famille de l’Église, comme la cousine Bette de Balzac : cette pauvre parente dont on se moque, que l’on exile au bout de la table, mais qui appartient indissolublement au même sang.

Je respecte infiniment vos arguments et connaît les leurs : la désobéissance pour vous, le principe de nécessité pour eux. Je ne me risque pas à ces débats, je ne suis pas canoniste, et je reconnais la radicalité de leur initiative, combien elle a pu blesser la communion ecclésiale et heurter le dogme de l’infaillibilité papale issu du concile Vatican I. D’autres, plus savants que moi, en discutent déjà.

Mais je sais avec saint Paul que dans un même corps, aucun organe n’est sans noblesse, et que les plus humbles concourent ensemble à l’unité du Tout.

Cette fraternité a sa vocation propre, presque tragique : elle fut l’îlot ultime, la dernière jetée où ont trouvé refuge ceux qui, écœurés des liturgies-spectacles, des arcs en ciel sans Promesse, s’appêtaient à franchir les frontières de la foi vers d’autres absolus, vers l’islam parfois. Le pape François, dans sa grande intuition des périphéries, en avait l’intelligence.

La fidélité du fils aîné au Memento des morts

Lors de la maladie du pape François, quelques jours avant son agonie — c’était le carême… je suis allée parfois à quelques messes de cette fraternité. Une amie m’y avait conviée. Elle n’était pourtant pas ma famille liturgique, celle des Fraternités monastiques de Jérusalem, berceau de mon baptême, de ma naissance au ciel du Cœur du Christ.

Au mémento des morts, à genoux dans le silence de leur liturgie, ces voix proscrites nommaient chaque jour le Pape François par son prénom : Francesco. Ce prénom résonne des cieux de la communion des saints… Tandis qu’au même moment, sur les places publiques du monde virtuel, de prétendus fidèles en « pleine communion » refusaient et appelaient à ne pas prononcer son nom.

J’aimais la radicalité bioéthique du pape François, ses expressions jusqu’au-boutistes — nommant ceux qui arrachent l´innocent aux entrailles maternelles, “tueurs à gage” ; j´admirais son cri pour Gaza, et ce geste à l’extrémité de l´amour le plus fou, d´avoir osé élever aux autels l’enfant non-né, massacré dans le ventre de sa mère par la barbarie nazie.

Ou d’avoir fêté Noël seul, devant l’Enfant Jésus, emmailloté dans un keffieh.

Ils ont cru, jusqu’au dernier instant, jusqu’au scandale — est-ce de l’audace ou une confiance aimante — que vous ne les excommunieriez pas.

Vous l’avez fait.

La Sainte Tunique Indivisible et sans couture

La sainte tunique du Christ est sans couture, mais les fils s’y entrelacent dans un mystère de pauvreté. Ne faut-il pas l’embrasser tout entière ? Afin que l’unité en soit préservée — l’unité de cette Église qui est le Corps spirituel du Christ —, ne doit-elle pas oser aller aux périphéries les plus lointaines ?

Ne doit-elle pas ouvrir l’espace de sa tente afin que sa souveraineté se déploie par-delà les frontières de nos endormissements ? Car la mesure de Dieu, c’est d’aimer sans mesure.

L’Église, épouse du Christ dont le Saint-Père est le berger, sacré par le Berger, ne devrait-elle pas courir au-devant de l’enfant rebelle, brisé ou emmuré dans son orgueil, pour lui tendre la main ?

Tendre la main, n’est-ce pas ouvrir les frontières de la communion, quoi qu’il en coûte. Ouvrir le voile du tabernacle afin que tous y trouvent un refuge et une crèche.

Car l’Église abrite en son sein immaculé des cœurs multicolores, battant à l’unisson d’un même Amour.

Profanation irrémissible

Le vrai péché irrémissible, nous le savons, c’est le péché contre l’Esprit Saint.

Mais l’ultime péché, l’actualisation du péché originel, n’est-ce pas d’arracher l’innocent aux entrailles de sa mère, lui qu’on ne laisse pas passer les frontières de la vie, de la conception à la mort ?

L’ultime péché, n’est-ce pas de profaner, par le clonage et la fabrication de chimères, l’Acte créateur de Dieu ?

Ceux-là sont excommuniés de facto, pourtant vous ne l’avez pas dit.

Non pas la femme stérile qu’un système de mort a manipulée, non pas l’enfant conçu ex utero — Dieu ne rejoint pas moins l’un que l’autre, comme il n´a jamais condamné aux limbes éternelles le martyr mort-né sans baptême —, mais les architectes de la mort, les spéculateurs de la vie, les marchands du temple de nos corps.

Jean-Paul II, dont je suis une fervente disciple, l’a annoncé dans son Évangile de la vie : la désolation qui vient, c’est la défiguration de l’homme, icône de Dieu, lui qui fut créé comme un être de communion.

L’irrémissible rupture, n’est ce pas la profanation joyeuse du “Gai Savoir” de la post-humanité, l’apostate-humanité : l’extermination de l’âme.

En niant toute humanité à l’embryon ou au mourant, en refusant la dignité à l’handicapé, au dépressif, au pauvre, le système capitaliste et libéral insulte l’Incarnation. Il redéfinit l’humain selon les critères d’un totalitarisme où la chair n’est plus qu’une ligne de code dans un système économique global, une matière violée et effractée de son âme, à recycler ou à jeter.

Pour le profit du collectif sans foi, ni Grâce.

Voilà l’ultime péché.

Voilà sans doute, la véritable cause d’ex-communion.

Épilogue

C’est du cœur de l’Église que je vous interroge, Très Saint-Père… Moi qui crois qu’un corps est un temple ; moi qui crois que l’unité de l’homme et de la femme est icône de l´amour de l’Église, Épouse du Christ.

Dans cette altérité radicale qui ouvre l’espace d’un infini désir de communion.

C’est de ce Cœur et en ce Chœur eucharistique que je vous parle. Non pas du point obscur d’une idéologie sèche.

En ces temps qui sont les derniers, le danger qui nous menace est le grand remplacement de notre humanité par les armées d’algorithmes agents, les robots d’une contrefaçon totalitaire où l’amour n’a plus de chair, ni d’âme.

C’est de cette île minuscule du Chœur de Marie, que je vous supplie de pardonner à ceux qui désobéissent, et de les accueillir dans leur altérité rugueuse, afin que la Sainte Tunique redevienne une Promesse universelle, tissée de multiples visages.

L’Alliance nouvelle et éternelle du Sang de son Fils offert pour la multitude, Chœur indivisible.

Fils tissés d’un unique filet étendu, par-delà l’abîme de la tentation nihiliste et prométhéenne.

Car notre royaume n’est pas de ce monde, et il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. L’Église des derniers temps sera celle de Marie, des petits, des proscrits. Et au Royaume des cieux, les derniers seront les premiers. Les prostituées, les voleurs — certes, nous le savons —, mais aussi, peut-être, ceux qu’on a rejetés, et que l’on croyait perdus.

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