Lettre ouverte à Monsieur le Ministre Laurent Panifous et à ses pairs
Vous voulez donc trinquer aux sourires de façade et au champagne tiède. Célébrer, paraît-il, le passage en force de votre loi sur « l’aide à mourir » ce 15 juillet. Quelle exquise ironie du calendrier : le lendemain même du 14 juillet, la célébration de la Terreur, maquillée en fête nationale. Celle d’un grand bain de sang fondateur. On liquide la mémoire du « populicide » de la Vendée paysanne, on trinque au cocktail de la victoire, et vous fêtez l’avènement du Trépas sur commande dans vos salons dorés.
Mais ne nous y trompons pas : la mort a toujours été le plus grand spectacle des hommes, et vous ne faites qu’en rouvrir le cercueil.
Hier encore, on dressait les échafauds sur les places publiques. Les foules s’y pressaient, le cœur en fête et le ventre creux, sortant les casse-croûte et le vin de la vigne pour voir tomber les têtes. C’était la grande communion du bouc émissaire, ce mécanisme sacrificiel si bien décrit par René Girard où la communauté se purge de ses angoisses en immolant une chair innocente. Il fallait expier la rébellion du peuple, et pour l’impressionner, jeter de la chair, du sang, de l’os, en pâture à sa peur.
Le Sacrifice du Christ — alors qu’un « maître » des lumières artificielles signait « Mort à l’infâme » sur toutes ses lettres — brise à tout jamais cette mécanique infernale. En s’offrant par amour, le Verbe éternel a piraté et mis à mort le principe même du sacrifice expiatoire ; exigeant de l’homme non plus le sang de son frère, mais l’abandon radical de sa propre violence : « Car c’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. » (Osée 6, 6).
Aujourd’hui, sous votre impulsion, les couperets ont la douceur feutrée des injections administratives, mais les spectateurs n’ont pas changé : ils ont simplement troqué le pain bis pour le smartphone.
Nous y voilà, le bal funèbre est ouvert. La mise en scène de la mort est le script imposé de la société du spectacle de Guy Debord : un monde d’artefacts et d’avatars. Il ne se contente plus d’effacer le visage originel de l’homme par des manipulations technologiques ou d’humilier son âme en lui greffant des prothèses d’intelligence artificielle… Mais rejoue l’agonie en ultime spectacle, et en divertissement festif.
On clique, on commente, on partage la mise à mort d’une existence entre deux zappings. L’extermination en streaming remonte le fil des algorithmes. Les fosses communes sont exposées mais le nettoyage ethnique continue.
Pourquoi s’en offusquer ? Le morbide se drape dans les oripeaux de la fête citoyenne. Vous vous souvenez de ces vidéos abjectes sur YouTube où la survie d’un homme était mise aux enchères à coups de « likes », suspendue au tribunal digital du pouce levé, jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
C’est le même cirque. La même arène. Les Caligula du web exultent dans la communion du crime.
Trinquez donc, Messieurs les députés, dans l’entre-soi de vos réceptions mondaines. De vos grandes bouffes obscènes. Votre cocktail a le goût métallique des larmes oubliées, des génocides invisibles aux larmes interdites.
Vous croyez administrer le progrès, vous ne faites que rejouer l’archaïsme d’une fête barbare.
Vous avez chassé le Dieu vivant. Vous avez dressé de nouveaux autels, vous avez remplacé la religion de la Vie par une sinistre contre-religion de la mort, et c’est son culte anthropophage que vous célébrez aujourd’hui : une liturgie du vide où le mystère du dernier souffle et le sanctuaire de la vie sont livrés en pâture à une communion fratricide.
Véronique Lévy




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